• Claudine Quéré

TAFI : L'ART COMME AMBASSADE

Mis à jour : juil. 14




Voilà plus de vingt ans que Raphaël Kaikilekofe dit Tafi, s’est installé à Paris. En faisant de la "Ville-Lumière" son port d’attache, l’artiste né en Nouvelle-Calédonie et originaire de Wallis-et-Futuna, a trouvé un décor et une profusion propres à nourrir sa curiosité et son appétit de nouvelles expériences créatives. Mêlant pinceau, palette numérique et photo, ses œuvres cherchent à concilier techniques modernes et expressions traditionnelles.


Umami Culture Pacifique vous offre à découvrir un entretien "long format" mené par le journaliste et écrivain calédonien Sylvain Derne. Partie 1.



"Arche d'Alliance", pièce majeure de l'artiste Tafi pour l'exposition "AMÉLIA le destin d'une reine" - Paris 2021. Un projet autour d'un patrimoine immatériel, en collaboration à l'Association Mutuvea.


Sylvain Derne. Tu t’apprêtes à participer au projet collectif "Amélia, le destin d’une reine" qui devrait se tenir à Paris en juin 2021. Peux-tu nous en dire un mot ?


TAFI. En 2021, cela fera soixante ans que Wallis-et-Futuna a adopté le statut de territoire d’outre-mer. Cet anniversaire nous donne l’occasion de mieux faire connaître un personnage historique comme la reine Amélia, qui gouvernait au moment où la France a accordé son protectorat en 1887. L’Association Mutevea porte ce projet qui tiendra à la fois des arts vivants, de l’exposition et des conférences. On devrait y découvrir la pièce maîtresse (technique mixte et intégration de matériaux typiques tels le tapa). On y assistera aux salutations de la reine, avec une performance entre le gospel et les polyphonies d'Uvea. Il n’y aura pas que des toiles et des œuvres : on y découvrira tout un Monde, celui de la Reine ! Nous tenterons à la fois de créer une ambiance évoquant le conte, tout en conservant le cadre historique et les principaux repères. Ma démarche cherche à cibler les gens de ma génération et la jeunesse wallisienne-et-futunienne. Je cherche également à jouer sur l'aspect foi et religion, pour nous interroger sur cette réalité – sans pour autant que ce soit une messe, ni du blasphème !


"Faites de ce voyage qu'il soit le vôtre".


Tu as fait du bleu ta couleur de prédilection, en lien bien sûr à l’Océan Pacifique. Comment définirais-tu cette inspiration ?


TAFI. En naissant dans le Pacifique, nous sommes bercés par une source de richesses, tant intellectuelle que physique. Au pays, qu'est-ce qui nous suggère l'immensité de la planète ou de l'univers, qui en plus parle aux enfants, et représente un monde avec sa faune, sa flore, ses humeurs, ses couleurs, son histoire et ses mystères ? L'Océan ! Quand le poète Apollinaire nous dit "l’Océan sonore palpite...et palpite encore...", en quelques mots il fait tout simplement passer le message que l’Océan respire. De plus, l'Océan est le grand témoin de notre histoire ancienne, inscrit dans la mémoire collective. En particulier celle des migrations dont nous sommes issus. Et je me pose la question : "Sommes-nous encore ces voyageurs nés ?" Le bleu signifie aussi les grands espaces : bleu de la mer, du ciel, bleu nuit de l'espace, bleu des fonds marins : bref, l’infinité, la plénitude, le voyage, les rêves, la liberté totale de voler comme les oiseaux et nager comme les poissons dans l'eau !


Quelles ont été tes premières influences, y compris dans ton entourage proche, et aujourd'hui encore est-ce que tu te sens inspiré par des artistes en particulier ?


TAFI. Bien sûr, en premier lieu les artistes pionniers du pays comme Micheline Neporon, Denise Tiavouane, Yvette Bouquet et les autres... Leur travail ont eu le mérite non seulement de relever la culture kanak sur la ligne artistique contemporaine, mais aussi le concept du "vivre ensemble" à travers une culture et une citoyenneté "kalédoniennes". En même temps, ce sont des artistes que je connais et qui m'ont toujours encouragé dès mes débuts. Enfant, je suivais les BD de Johanes Wahono dans Les Nouvelles Calédoniennes. Et j'ai été initié par ma mère au dessin sur tissu, qu'elle brodait par la suite – ou alors on peignait à même le tissu. Concernant la scène internationale, la figure de la Mexicaine Frida Kahlo et son histoire m’ont indéniablement inspiré. Plus actuel, l'artiste graffeur britannique Banksy, que ce soit pour son œuvre ou sa démarche de communication, me parle beaucoup. Et je suis interpellé par le travail d'un autre artiste, celui-là très critiqué dans le milieu : il s'agit du travail de Jeff Koons. Je verrais bien une armée de gamins s'accaparer ses travaux. Une partie est très ludique : c’est "mignon", ça brille, c’est coloré, lisse. Un peu comme lorsqu’on va dans un parc pour les enfants. Pour moi, "business" ou pas, peu importe. Ce n'est pas la question si on ne regarde que l’œuvre. Je me fie au travail qu'il présente. Il y a justement un contraste entre un monde merveilleux représenté, et le fait d'être un des artistes les plus chers au monde. C'est ce qui me plaît !


Il y a quelques années tu as fait le choix de t'initier aux nouvelles technologies numériques dans le cadre de ta création. Est-ce que ça signifie que tu comptes peu à peu délaisser la toile et les pinceaux ?


TAFI. Avec l'arrivée du net, j’ai commencé à voir les dessins faits par ordinateur. Le caractère pratique et la perfection "géométrique" de la chose me semble être la solution pour relever le dessin, via un outil de plus en plus présent dans le quotidien. Le coût a toujours été le frein. Je continuais alors à peindre mes bateaux avec la mer, les vagues, le voyages, des pirogues anciennes aux embarcations les plus modernes. J’assimile un peu ces techniques de peinture, qui correspondent à mes premiers travaux, aux  "antiques voyages", aux premiers départs des grandes migrations vers les îles d’Océanie. Un peu à l’image d’un voyage qui part d’un socle traditionnel, pour migrer vers la révolution numérique (le Nouveau Monde…). Puis le fait de croiser les techniques m'est apparu tout a fait par hasard. Ce mariage, dans tous les sens, permet d’exploiter le champ des possibilités presque jusqu’à l'infini ! Dans l'idée présentée, j'en reste au voyage, basée sur un vécu et un retour d'expériences. L'art contemporain présente aussi des artistes plus conceptuels. A mon sens, il est primordial que ce que je présente soit accessible à tout public.


"Le bleu comme fil rouge".


Tu as d’abord été instituteur en Nouvelle-Calédonie, avant de devenir personnel navigant pour Air France. Est-ce que ces différentes expériences t'ont enrichi dans ton travail artistique ?


TAFI. Toutes les expériences enrichissent le cheminement personnel, et en premier le domaine de la création. En tant qu’instituteur auprès des gamins, j’ai appris également beaucoup de choses. Ils m’injectaient leur énergie : ce qui m'a toujours épaté chez l'enfant, c'est l’imaginaire, cette capacité à relire le Monde à sa manière, avec ses mots. Comme personnel navigant commercial (PNC), j’ai bien sûr été nourri par les voyages. J’avais cette curiosité insatiable, sans forcément être un grand lecteur. J’avais envie de savoir ce qu'il pouvait y avoir au delà de l’Horizon, et de sentir la différence qu'il y avait entre les autres et moi. En se forgeant cette vision, on peut faire de cette différence quelque chose qui porte le regard encore plus loin, jusqu’à se traduire aujourd'hui dans le travail de l'artiste, et la recherche d’une certaine forme d'universalité.




RAPHAEL KAIKILEKOFE : UN AMBASSADEUR POUR LES ARTISTES.


Avec le collectif d’artistes SIAPO (Solidarité Itinérante des Artistes du Pacifique et d’Océanie) qu’il a longtemps coordonné du côté de Paris, Tafi a toujours cherché à entretenir un dialogue intelligent entre les arts et les imaginaires culturels. Les frontières arbitraires entre Mélanésie et Polynésie, nées de l’esprit de certains explorateurs occidentaux, se sont estompées au gré des festivals, des expositions collectives et autres événements.


Revenons sur ce double rôle de "passeur d’arts" du Pacifique vers un public européen, et de "rassembleur" des différentes communautés qui font la richesse humaine du Caillou, dans la deuxième partie du grand entretien accordé à Umami Culture Pacifique - Partie (2).


RAPHAEL KAIKILEKOFE. Je ne me suis jamais senti trop loin du Pacifique. Ce doit être le métier de navigant qui m'a fait raisonner comme ça. On conçoit le Monde, les gens, les ailleurs comme accessibles en permanence. Je retournais très souvent sur Nouméa deux-trois fois dans l'année à une certaine époque. Grâce à l'outil du SIAPO à Paris, nous côtoyons sans cesse les mondes océanien et ultramarin, ainsi que les structures et les manifestations sur la Capitale. Du coup je reste informé de manière générale sur l'actualité dans le Pacifique. En 2010, j’ai d’autre part repris un cursus à l’INALCO [Institut National des Langues et Civilisations Orientales, qui comprend une section "Pacifique "], ce qui m’a permis de replonger dans l’histoire et la géographie. C’était un projet personnel, pour nourrir le travail avec la structure SIAPO.



"Le futur se dessine au Présent".


Sylvain Derne. Est-ce que tu as le sentiment que le regard du grand public sur l'Océanie évolue, depuis que tu vis en Europe ?


RAPHAEL KAIKILEKOFE. Oui, il a évolué. Il y a encore beaucoup de travail, mais on entend de moins en moins de gens qui pensent que le Pacifique c’est uniquement la Polynésie par exemple. Après dix ans d’actions sur le terrain, je suis franchement ravi. En 2010, les délégations des territoires du Pacifique travaillaient chacune dans leur coin, tout comme les populations. Avec SIAPO nous avons tenté la transversalité, en entrecroisant les réseaux et en travaillant avec tous, en fonction des projets. Le fait de bosser ensemble pour diversifier les publics et les faire se rencontrer donne de la force et de l’énergie pour multiplier les possibilités, en termes d’événements, de réseaux, de moyens, de personnes touchées. Fort heureusement, aujourd'hui il y a trois fois plus d'événements qui parlent du Pacifique ! Même si pour moi les clichés peuvent prendre des formes différentes suivant les époques et les sociétés, et qu’ils peuvent mettre des siècles à se détacher des consciences. Mais là n'était pas tant l'objectif du SIAPO, que de faire connaître par ses actions le continent invisible, son histoire, sa géographie, ses cultures, ses populations, les similitudes des archipels comme les spécificités qui font les cultures insulaires des régions du Pacifique.


Ces dernières années, le SIAPO a joué la carte d'une collaboration avec des artistes et associations issus de tous les Outre-Mer. Selon toi, les expériences culturelles et les contextes se ressemblent-ils lorsqu'on est originaire de l'Océan Indien, des Caraïbes ou du Pacifique ?


RAPHAEL KAIKILEKOFE. C’était d'abord un choix tactique, permettant de repositionner le Pacifique dans les outremers. Techniquement, c'est bien grâce à ces territoires et à leur étendue que la France se classe au second rang mondial dans le domaine maritime. Français, nous le sommes certes, mais nous avons notre propre histoire qui mérite qu'on la connaisse, avec des modes de vie et de fonctionnement autres qu’en Métropole, des populations et des cultures propres. Qu’elles soient issues des Caraïbes, de l’Océan Indien ou du Pacifique, les associations ont comme similitude la matière de leur combat : l'Humain, son existence ancrée, profonde et bien réelle. Cet humain que les premiers navigateurs ont trouvé, qui avaient déjà bâti leur société. Mais aussi le choc des cultures durant les phases de transition, le sentiment d’appartenance à une nation, le rapport avec l'Hexagone et l'Occident en général. Mais bien sûr les spécificités de chaque région concernent notamment l'histoire vécue par chacune, et la façon dont la continuité de cette histoire se manifeste dans la grande société. Le but est de maintenir en vie le patrimoine de chaque territoire dans un monde qui se mondialise : c'est d’essayer de conserver sa personnalité humaine parmi d'autres, dans un monde où les Hommes sont amenés à se rassembler*. Les approches sont bien sûr différentes, surtout à cause de la loi du nombre qui a joué sur le "continent invisible" jusqu’à aujourd’hui. L'Océan Pacifique, aux étendues considérables, est le moins habité de la planète, donc forcément le moins représenté physiquement sur les autres continents. Mon rêve était de défendre l’idée que ça n’était pas parce que nous sommes les moins nombreux, que nous avons le moins de choses à dire.


Comment tu vois le rôle de l'Art et des artistes dans l'émergence d'une "identité calédonienne" ?


RAPHAEL KAIKILEKOFE. L'artiste est un travailleur qui a sa manière bien à lui d'appréhender le Monde, de mener sa réflexion, quitte à développer une démarche parfois "hors des clous et schémas sociétaux". L’Art n'a pas la même place dans les sociétés et suivant les époques, ni la même force de signification. Toutefois on lui accorde aujourd'hui une place importante dans les villes : c'est un langage, une expression, un combat, une vision, une interprétation, une révolte. C'est un moyen de communication et d'expression, capable d'échapper à une vision traditionnelle et d’aborder une problématique autrement. Je pense qu'il est important de considérer la vision des artistes dans un pays en devenir comme la Calédonie, où l'identité n'est pas si évidente à définir. Ce sont parfois des visions innovantes dont on a besoin, des solutions qui sortent de l'ordinaire.


Raphael Kaikilekofe interroge le passé et s'adresse à l'imaginaire collectif, ainsi qu'aux enfants du Fenua.


Comment envisages-tu les prochaines échéances qui vont rythmer la vie de l'archipel dans les prochains mois voire années ?


RAPHAEL KAIKIEKOFE. Je pense qu'on ne peut émettre d'avis de 22000 kilomètres : un avis personnel impliquerait de vivre là-bas dans l'Actuel, or ce n'est plus mon cas. Pourtant j'y suis très attaché. C'est un "pays melting-pot" qui me rappelle un peu le Brésil ou l'île de la Réunion quand on regarde sa population, mais c'est toujours l'histoire d'un pays qui fait le reste. Et la cohabitation peut enrichir comme elle peut cloisonner. La légitimité dans chaque camp est à mon sens justifiée, mais peut-être que le vrai problème, c'est la manière dont les pays ont été colonisés, et ce que ça engendre dans les consciences et les mémoires. Aussi on ne répétera jamais assez cette évidence : chaque pays du Monde a une population d'origine, légitime, reconnue aujourd'hui par des institutions internationales comme l'ONU qui veille au respect des lois fondamentales. Le travail, pour nous les autres populations sur le territoire, c'est de le reconnaître, et ainsi d’accomplir déjà un pas vers une certaine justice. D'autant plus que le processus d'autodétermination, comme il avait été mis en place pour les accords, a été respecté en terme d'échéances. Le taux de métissage parle de lui-même : ces enfants sont tous les nôtres… et certains seront les futurs gouverneurs !


Est-ce qu'à côté de ton travail artistique tu as envie de faire passer un ou des messages aux citoyens de notre Pays en construction ?


RAPHAEL KAIKILEKOFE. Quand je suis parti de la Calédonie, je pensais connaître toutes les ethnies qui participent aujourd'hui à l'avenir du pays. Il m'aura fallu une démarche comme le SIAPO, en France, pour compléter mon approche de la société calédonienne dans son ensemble. Le plus important dans le "vivre-ensemble" n'est pas tant la proximité dans la cohabitation : c'est de comprendre et d'accepter ce qui diffère entre nous et l'autre dans son histoire, sa culture, ses idées, ses aspirations et ses rêves. J'ai noté une chose : on reconnaît notre existence à partir du moment où on reconnaît celle de l'autre.



Article @Sylvain Derne - Umami Culture Pacifique

Photographies et Sources @Raphael Kaikilekofe dit Tafi



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